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Des articles de fond sur l'Anthropocène

L'Anthropocène est-il un Capitalocène ?

Henri Cuny - 23/06/2024

Ou : Le capitalisme est-il la cause primordiale et unique de la catastrophe environnementale ?

Il m’est arrivé, au gré de mes communications sur l’Anthropocène, que quelqu’un dans l’assistance se lève pour s’exclamer, main sur le cœur : "Non, il ne s’agit pas d’un Anthropocène mais d’un Capitalocène !" Autrement dit, il vaudrait mieux parler de Capitalocène que d’Anthropocène, le capitalisme étant la cause de la crise écologique.

Un débat sémantique qui m’a paru au début un peu futile mais que je trouve finalement passionnant, car il amène à s’interroger sur la temporalité et les causes de l’Anthropocène. Avec, en creux, les questions suivantes : l’altération de l’environnement est-elle née avec le capitalisme ? Et est-elle réservée au capitalisme ?

Les griefs contre l'Anthropocène

Le terme Capitalocène, qu’on peut déjà retrouver dans le livre L’évènement Anthropocène de Christophe Bonneuil et Jean-Baptise Fressoz paru en 2013 [1], a notamment été popularisé par Andreas Malm, un auteur suédois [2]. Andres Malm critique le concept d’Anthropocène, qui instaurerait le récit d’une "humanité-monde" homogène, composée d’individus également responsables de la crise écologique. Ce faisant, l’Anthropocène dépolitiserait le débat et ne permettrait pas de pointer les responsabilités profondément inégales des individus ou des populations, ces inégalités étant un miroir des iniquités favorisées par le système capitaliste.

Une autre critique de l’Anthropocène est qu’il ferait de la "nature humaine" la cause profonde de la crise écologique, contribuant de ce fait à un certain fatalisme face à la catastrophe, vue alors comme quelque chose contre laquelle nous ne pouvons pas lutter, car inhérente à ce que nous sommes. De son côté, le Capitalocène, en désignant clairement un responsable, serait vecteur d’action : il n’y a finalement rien d’inéluctable, il "suffit" de réformer en profondeur le capitalisme ou, mieux, de l’abattre, pour résoudre le problème de l'altération de l'environnement.

Alors, le Capitalocène est-il plus pertinent que l’Anthropocène ? Ce concept permet-il vraiment de mieux comprendre la temporalité et les causes profondes de la crise écologique, et ainsi d’identifier les leviers d’action pertinents à la résolution du problème ?

Le capitalisme comme mode d’organisation et comme culture

Avant de répondre à ces questions, commençons par bien définir les termes. Dans cet article, "capitalisme" désignera le système dans lequel l’outil de production économique est détenu et piloté par des intérêts privés. Un système auquel a souvent été opposé le communisme, dans lequel l’appareil économique est détenu et piloté par des intérêts collectifs.

Comme l’Anthropocène, le capitalisme n’a pas de date de naissance clairement définie. Certains auteurs prétendent qu’il trouve son origine dès le Moyen Âge ou avant, quand d’autres proposent plutôt une date de naissance autour du 15e siècle [3]. Disons qu’il existe une généralisation du capitalisme à partir des 18-19e siècles, notamment en Europe et aux États-Unis.

L’objectif ultime du capitalisme est l’accumulation du capital et la recherche de profit. Il s’agit donc d’un système fondamentalement accumulateur et productiviste-consumériste, la croissance du capital et des profits reposant sur la hausse continue de la production et de la consommation. Dit autrement, le capitalisme est indissociable du Graal des temps modernes : la croissance telle que mesurée par le Produit Intérieur Brut.

Dans sa sanctification de la propriété privée et ses visées expansionnistes (symbolisées par le colonialisme notamment), le capitalisme est aussi un système d'appropriation et d'exploitation de l'espace et des ressources (dont une partie de l'humanité).

En cela, le capitalisme n’est bien sûr pas qu’un simple mode d’organisation de la production économique. C’est un système total, avec sa propre culture. En l’occurrence, une culture d’appropriation et de privatisation de l’espace commun et d’exploitation de la nature, une "culture no limit" [4] du "jamais assez" et du "toujours plus" (l’insatisfaction permanente étant indispensable à la poursuite de la croissance), une culture de la marchandise qui transforme toute chose en bien ou service monnayable [5].

Tout cela fait tout de même du capitalisme un coupable tout désigné de la catastrophe écologique, ce que met en avant le concept de Capitalocène. Mais avant de prononcer une sentence définitive, délibérons tout de même un peu sur le sujet.

Le capitalisme domine les émissions de CO2… qui ne constituent qu’un tout petit aspect de l’altération de l’environnement

En général, les partisans du Capitalocène concentrent leur propos sur la responsabilité du capitalisme dans les émissions de gaz à effet de serre et le changement climatique. Pour juger de la pertinence de ce point, commençons par jeter un œil aux émissions cumulées de CO2 depuis 1750.

Carte des émissions cumulées de CO2 depuis 1750 par pays en 1950
Carte des émissions cumulées de CO2 depuis 1750 par pays en 1950
Carte des émissions cumulées de CO2 depuis 1750 par pays en 2022
Carte des émissions cumulées de CO2 depuis 1750 par pays en 2022

Figure 1 : Cartes des émissions cumulées de CO2 dans le monde depuis 1750 par pays, en 1950 (à gauche) et en 2022 (à droite). Les pays pionniers du capitalisme (Royaume-Unis, France, USA…) ont historiquement dominé les émissions de CO2, mais la contribution d’autres pays s’accroit dans le temps, tandis que des pays comme la Russie ont aussi une part importante dans les émissions de CO2 au cours de l’histoire. Source : Our World In Data [6].

Le résultat est assez clair : il existe une domination outrancière des pays capitalistes dans les émissions historiques de CO2, au moins jusqu’au milieu du 20e siècle. En 1950, les États-Unis et l’Union Européenne (les 27 pays actuels plus le Royaume Uni, qui est d’ailleurs un contributeur majeur) totalisaient 75 % des émissions mondiales cumulées depuis 1750 (35 % pour les États-Unis + 40 % pour l’UE).

On note cependant qu’en 2022, les États-Unis et l’Union Européenne ne représentent "plus que" 50 % environ des émissions cumulées depuis 1750 (25 % pour les États-Unis + 22 % pour l’UE), une part qui reste bien sûr largement disproportionnée par rapport à la taille de la population correspondante (environ 10 % de la population mondiale en 2022). Cette baisse s’explique par le fait que le capitalisme s’est généralisé, essaimant dans de nombreux pays à travers le monde, et que les pays capitalistes historiques ont délocalisé une part croissante de leur production dans des pays tiers, ce qui revient à délocaliser leurs émissions de CO2.

On voit cependant que des pays comme la Russie (6 % des émissions cumulées depuis 1750) tiennent une place prépondérante dans les émissions de CO2. Surtout, et il faut le marteler : l’émission de gaz à effet de serre et le changement climatique ne constituent qu’une petite partie, certes spectaculaire et importante, du processus d’altération de la surface terrestre par l’activité humaine. Et nous allons maintenant voir que, sous d’autres aspects, l’activité humaine a effectivement eu des impacts globaux et délétères sur la surface terrestre en dehors du capitalisme.

L’altération de l’environnement est-elle réservée au capitalisme ?

Puisqu’il est le système le plus souvent opposé au capitalisme, voyons si le communisme fait mieux sur le plan environnemental.

Eh bien, probablement pas ! Les mégaprojets soviétiques de détournement de grands fleuves pour l’irrigation des champs de coton a conduit à l’assèchement de la mer d’Aral, soit l’une des plus impressionnantes et terribles catastrophes environnementales du 20e siècle !

Images satellitaires de l'assèchement de la mer d'Aral entre 1989 et 2013
Images satellitaires de l'assèchement de la mer d'Aral entre 1989 et 2013

Figure 2 : Images satellitaires de la mer d’Aral en 1989 (à gauche) et en 2013 (à droite). Cette dernière n’a eu de cesse de diminuer depuis les années 1960, après que les fleuves qui l’alimentaient ont été détournés pour des projets d’irrigation soviétiques. Source : NASA (https://earthobservatory.nasa.gov/world-of-change/AralSea ) [7].

L’URSS soviétique a en outre contribué à la moitié environ des plus de 2000 essais nucléaires réalisés depuis la Seconde Guerre mondiale. Sachant que les retombées radioactives sont un indicateur particulièrement important de l’Anthropocène, on peut donc dire que le communisme a eu à lui seul des impacts susceptibles de définir une nouvelle époque géologique (un Communicène ?) !

Avec le seul exemple de l’URSS communiste, la réponse à la question posée dans le titre de cette partie est sans ambiguïté : non, l’altération de l’environnement n’est pas réservée au capitalisme, et on peut penser que deux siècles de communisme généralisé auraient entrainé le monde dans une catastrophe écologique au moins aussi importante que celle que nous connaissons aujourd’hui.

L’altération de l’environnement est-elle née avec le capitalisme ?

Si, dans la période récente, l’altération de l’environnement n’a pas été l’apanage des pays capitalistes, existait-elle avant la naissance et la généralisation du capitalisme ? Autant couper court à tout suspense : une analyse sérieuse montre que notre espèce n’a pas attendu l’avènement du grand capital pour altérer à large échelle la surface planétaire.

Nous pouvons par exemple évoquer l’impact majeur sur l’environnement de civilisations spécifiques comme les Mayas (certains auteurs parlent même d’un "Mayacène") [8, 9] ou l’Empire romain [10, 11]. Citons, parmi d’autres impacts de ces civilisations, la déforestation, l’exploitation importante des sols et de l’eau ainsi que l’artificialisation massive des systèmes hydriques, tout cela en majeure partie pour l’agriculture. De plus, l’activité minière et la production de plomb et d’argent par la République romaine puis par l’Empire ont généré une pollution atmosphérique très significative aux métaux lourds, que l’on détecte encore dans de nombreuses archives naturelles (sédiments, os d’animaux, glaciers…) partout en Europe et même au-delà [12, 13].

D’une manière générale, la détérioration de l’environnement (et l’absence de réponse appropriée à cette altération) est reconnue comme un facteur clé de l’effondrement de grandes civilisations comme les Anasazis du sud-ouest des États-Unis, les Mayas d’Amérique centrale ou les Vikings du Groenland [14].

Au-delà de ces exemples d’impacts environnementaux importants de certaines civilisations, on peut plus généralement identifier deux impacts globaux et spectaculaires de notre espèce sur la surface terrestre datant de plusieurs millénaires : l’extinction de la mégafaune du Pléistocène, lors de la colonisation des terres par nos ancêtres préhistoriques, et la perte de couverture forestière depuis la naissance de l’agriculture.

Frise chronologique de l'altération de la surfae planétaire par l'homme durant la préhistoire
Frise chronologique de l'altération de la surfae planétaire par l'homme durant la préhistoire

Figure 3 : Frise chronologique de la "préhistoire" de l’altération de la surface terrestre par les humains Homo sapiens, avec l’extinction de la mégafaune du Pléistocène et la perte de couverture forestière.

L’extinction de la mégafaune du pléistocène est un phénomène qui prend place entre 50 000 ans et 10 000 ans avant notre ère sur tous les continents du monde : on estime que durant cette période, plus de la moitié des espèces d’animaux de plus de 40 kilogrammes ont disparu de la surface terrestre [15].

Si des causes multifactorielles ont été évoquées (changement climatique, impacts d’astéroïdes…) [16, 17, 18, 19], la prépondérance de l’influence humaine (par prédation et modification des habitats) sur cette extinction ne fait plus guère de doutes [15, 20, 21, 22, 23]. Il faut dire que les preuves sont convaincantes : partout sur Terre, l’extinction des espèces animales a concerné sélectivement de gros mammifères (là où des facteurs autres que la prédation par exemple auraient surement été moins sélectifs) et coïncide de façon troublante avec les dates supposées de colonisation des terres par notre espèce [15].

Il y a de cela des dizaines de milliers d’années, avec une population mondiale de quelques millions d’individus, nos ancêtres ont ainsi contribué de façon décisive à des changements majeurs et définitifs dans les communautés animales et végétales terrestres, la disparition de nombreux grands herbivores ayant un impact important sur les écosystèmes [24].

Pour ce qui est de la perte de couverture forestière, il est estimé que depuis les débuts de l’agriculture (environ 10 000 ans avant notre ère), la surface forestière mondiale aurait été réduite d’au moins un tiers [25] et le nombre d’arbres sur Terre aurait été divisé par deux [26]. Même si la perte de forêt se poursuit aujourd’hui, son origine ne peut donc en aucun cas être datée au début du capitalisme.

En France par exemple, et comme dans d’autres pays européens, la perte de surface forestière est probable dès 5 000 ans avant notre ère, en lien avec l’accroissement des surfaces agricoles, et se poursuivra de façon relativement continue au fil des millénaires successifs. L’atteinte du minimum forestier (moment où la couverture forestière était minimale en France) est ainsi datée vers le début du 19e siècle. Depuis, la forêt regagne du terrain surtout en raison de l’intensification agricole et donc du recours aux combustibles fossiles, ce qui pose bien sûr d’autres problèmes.

En définitive, la réponse à la question posée dans cette partie est une nouvelle fois négative et sans ambigüité : non, l’altération de l’environnement n’est pas née avec le capitalisme. Des civilisations du passé ont eu un impact majeur sur l’environnement. Plus généralement, l’extinction du pléistocène (50 000 ans à 10 000 ans avant notre ère) et la perte continue de couverture forestière depuis la naissance de l’agriculture (dès 10 000 ans avant notre ère) montrent que l’altération de la surface terrestre est bien antérieure au capitalisme.

Bien sûr, ces impacts restent difficilement comparables à ce que nous vivons aujourd’hui. Mais les civilisations du passé n’avaient pas la force transformative (ou plutôt destructive) qui est la nôtre, car, ne bénéficiant pas de la puissance conférée par les ressources fossiles, elles étaient plus contraintes énergétiquement. Je vous invite ainsi à vous poser la question suivante : qu’auraient fait les Mayas, les Romains et tant d’autres avec la puissance conférée par les énergies fossiles ? Il est permis de frissonner d’effroi en y songeant.

Un problème de culture plutôt qu’un problème de système ou de nature humaine

Les parties précédentes le démontrent : l'altération de la surface planétaire n'est pas née avec le capitalisme et ne lui est pas réservée. Ce constat historique suppose l’existence d’une sorte de "métaproblème", c’est-à-dire un problème qui serait celui de notre rapport général au monde et qui dépasse le simple cadre du capitalisme.

Par exemple, et en dépit de l’opposition binaire "capitalisme vs communisme" qui imprègne puissamment nos esprits, le communisme peut être vu à bien des égards comme un miroir du capitalisme, auquel il a continuellement cherché à se confronter et à se mesurer. Avec en résultante un point commun fondamental : la quête d'une même finalité, à savoir l’expansion de l'empire humain.

Une quête menée via des moyens un peu différents mais somme toute relativement équivalents (économie industrielle fondée sur les fossiles, exploitation des ressources naturelles à grande échelle, domination de la nature…), la différence principale résidant dans l'organisation sociale de la production économique. Considérant leurs nombreuses similitudes, il n’y a donc finalement rien d'étonnant à ce que nos deux meilleurs ennemis soient largement comparables dans leur rapport à la nature.

Il me semble évident que communisme et capitalisme ne sont pas nés sur un terrain vierge, mais sur un terreau fertile élaboré au fil des millénaires, mêlant un dualisme homme/nature et une volonté de se rendre comme "maîtres et possesseurs" d’une "nature-ressource" mise à disposition d’une humanité centrale toute-puissante donnant sens au monde (anthropocentrisme et sentiment de supériorité sur la nature).

En définitive, le capitalisme ressemble à un système en pleine adéquation avec cette culture prenant racine dans un lointain passé. Ce qui revient à dire que le capitalisme est peut-être plus à voir comme une conséquence d'une façon de penser séculaire que comme une cause primordiale de la catastrophe écologique contemporaine. Sachant que le capitalisme, en retour, renforce cette culture séculaire voire construit sa propre culture d’appropriation, d’exploitation et de marchandisation du monde.

Une fois qu’on a dit cela, on comprend que le problème profond n’est pas lié à un système d’organisation de la production économique ou à la "nature humaine", mais bien à une façon de voir le monde profondément enracinée dans l’imaginaire commun. Il ne suffira donc pas de réformer ou d’abandonner le capitalisme pour entrer dans un "Symbiocène" ; il faudra repenser en profondeur des pans entiers de notre héritage culturel pour aller vers un imaginaire qui ne fait pas de l’expansionnisme humain (ou de la croissance du PIB) une finalité ultime et de l’humain le centre de gravité de l’univers.

Le Capitalocène ou l’Anthropocène par le petit bout de la lorgnette

Contrairement à ce que disent ses contempteurs, je crois que le but du concept d'Anthropocène n'a jamais été de construire un récit dans lequel tous les humains seraient également responsables de la catastrophe, ni de cibler la "nature humaine". Il est de mettre en évidence ce constat sidérant : une espèce animale seule, la nôtre, et indépendamment du fait que les contributions de chaque individu de ladite espèce soient considérablement inégales, provoque une altération majeure de la surface terrestre, ce qui est un évènement unique dans les 4,5 milliards d’années d'existence de la Terre. Il me semble que cela constitue un fait majeur et significatif de l’histoire de la planète.

Pour le montrer, faisons une expérience de pensée et imaginons des êtres vivants du futur, dans quelques millions d’années, qui comme nous chercheraient à comprendre l’histoire de la planète. Comme nous, ils recourraient pour cela à l’analyse des couches stratigraphiques. Ils découvriraient sûrement l’existence d’une strate singulière portant notre signature (plastiques, débris nucléaires, os de poulets, nombre élevé de fossiles…). Ils feraient alors certainement le lien entre cette singularité et l'activité de notre espèce. Ils comprendraient probablement le rôle décisif des combustibles fossiles (par les résidus de combustion, l’élévation brutale de la teneur en CO2…) dans l’éphémère toute-puissance de notre espèce. Enfin, ils découvriraient peut-être que notre espèce était capable d'adopter de multiples formes d'organisation sociale, et que certaines de ces formes (celles que nous appelons capitalisme et communisme par exemple) ont été concomitantes à la mise en place d'une économie thermo-industrielle ravageuse de l’environnement.

Dans cette perspective, on voit bien que le capitalisme n'est alors qu'un détail, certes intéressant et méritant d'être relevé, du tableau général peint par l'Anthropocène, et non le fait significatif méritant d’être mis seul sur le devant de la scène.

Le Capitalocène comme tentative de déculpabilisation

Permettez-moi d’évoquer un ressenti personnel : j’ai remarqué que, bien souvent, les personnes revendiquant un Capitalocène ne se sentent aucunement responsables de la catastrophe écologique, tout en jouissant bien souvent de nombreux biens et services (voyages, voitures, technologies numériques…) offerts par l’économie thermo-industrielle.

Et je crois que ce constat très personnel m’amène à mieux comprendre l’engouement pour le Capitalocène : il est un concept confortable, car il permet de nous déculpabiliser en désignant clairement un coupable qui, bien sûr, n’est pas "nous". On retrouve la conception binaire "à la Walt Disney", avec les gentils (le "peuple") et les méchants (les grandes entreprises, le capital…), les premiers devant bien-entendu lutter contre les seconds pour le salut du monde.

Par la désignation de mégastructures décharnées et vues comme externes à nos personnes (états-nations, multinationales, le grand capital…) comme principales responsables de la catastrophe, il est donc possible que le Capitalocène constitue l’une de ces nombreuses stratégies de déresponsabilisation et de recherche de bouc émissaire, pour finalement ne surtout pas remettre en cause nos logiciels de pensée et nos modes de vie.

Références

[1] C. Bonneuil et J.-B. Fressoz, L’Évènement Anthropocène – La Terre, l’histoire et nous. Seuil, 2013.

[2] A. Malm, L’anthropocène contre l’histoire - Le réchauffement climatique à l’ère du capital, La Fabrique. 2017.

[3] « Histoire du capitalisme », Wikipédia. Consulté le: 5 juin 2024. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Histoire_du_capitalisme&oldid=214390319

[4] A. Grandjean, « Pourquoi détruisons-nous la vie sur Terre ? », Chroniques de l’Anthropocène. 2022. https://alaingrandjean.fr/detruisons-vie-terre/

[5] A. Galluzzo, La fabrique du consommateur - Une histoire de la société marchande, La Découverte. 2023.

[6] H. Ritchie, « Who has contributed most to global CO2 emissions? », Our World in Data. 2019. https://ourworldindata.org/contributed-most-global-co2

[7] « World of Change: Shrinking Aral Sea », NASA Earth Observatory. https://earthobservatory.nasa.gov/world-of-change/AralSea

[8] C. Castanet et al., « Multi-millennial human impacts and climate change during the Maya early Anthropocene: implications on hydro-sedimentary dynamics and socio-environmental trajectories (Naachtun, Guatemala) », Quat. Sci. Rev., vol. 283, p. 107458, 2022. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0277379122000890

[9] B. L. Turner et J. A. Sabloff, « Classic Period collapse of the Central Maya Lowlands: Insights about human–environment relationships for sustainability », Proc. Natl. Acad. Sci., vol. 109, no 35, p. 13908‑13914, 2012. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.1210106109

[10] J. D. Hughes et J. V. Thirgood, « Deforestation, Erosion, and Forest Management in Ancient Greece and Rome », J. For. Hist., vol. 26, no 2, p. 60‑75, 1982. https://www.journals.uchicago.edu/doi/10.2307/4004530

[11] L. O’Sullivan, A. Jardine, A. Cook, et P. Weinstein, « Deforestation, Mosquitoes, and Ancient Rome: Lessons for Today », BioScience, vol. 58, no 8, p. 756‑760, 2008. https://academic.oup.com/bioscience/article/58/8/756/381265

[12] N. Silva-Sánchez et X.-L. Armada, « Environmental Impact of Roman Mining and Metallurgy and Its Correlation with the Archaeological Evidence: A European Perspective », Environ. Archaeol., p. 1-25, 2023. https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/14614103.2023.2181295

[13] S. Preunkert et al., « Lead and antimony in basal ice from Col du Dome (French Alps) dated with radiocarbon: A record of pollution during antiquity », Geophys. Res. Lett., vol. 46, no 9, p. 4953‑4961, 2019. https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1029/2019GL082641

[14] J. Diamond, Effondrement: comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie. Gallimard, 2006.

[15] H. Ritchie, « Did humans cause the Quaternary Megafauna Extinction? », Our World in Data. 2022. https://ourworldindata.org/quaternary-megafauna-extinction

[16] E. D. Lorenzen et al., « Species-specific responses of Late Quaternary megafauna to climate and humans », Nature, vol. 479, no 7373, p. 359‑364, 2011. https://www.nature.com/articles/nature10574

[17] R. B. Firestone et al., « Evidence for an extraterrestrial impact 12,900 years ago that contributed to the megafaunal extinctions and the Younger Dryas cooling », Proc. Natl. Acad. Sci., vol. 104, no 41, p. 16016‑16021, 2007. https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.0706977104

[18] A. D. Barnosky, P. L. Koch, R. S. Feranec, S. L. Wing, et A. B. Shabel, « Assessing the causes of late Pleistocene extinctions on the continents », Science, vol. 306, no 5693, p. 70‑75, 2004. https://www.science.org/doi/10.1126/science.1101476

[19] J. M. Broughton et E. M. Weitzel, « Population reconstructions for humans and megafauna suggest mixed causes for North American Pleistocene extinctions », Nat. Commun., vol. 9, no 1, p. 1‑12, 2018. https://www.nature.com/articles/s41467-018-07897-1

[20] F. Saltré et al., « Climate change not to blame for late Quaternary megafauna extinctions in Australia », Nat. Commun., vol. 7, no 1, p. 1‑7, 2016. https://www.nature.com/articles/ncomms10511

[21] M. E. Allentoft et al., « Extinct New Zealand megafauna were not in decline before human colonization », Proc. Natl. Acad. Sci., vol. 111, no 13, p. 4922‑4927, 2014. https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1314972111

[22] G. Haynes, « North American megafauna extinction: Climate or overhunting », Encycl. Glob. Archaeol. N. Y. Springer, p. 5382‑5390, 2016. https://link.springer.com/referenceworkentry/10.1007/978-1-4419-0465-2_1853

[23] S. Van Der Kaars et al., « Humans rather than climate the primary cause of Pleistocene megafaunal extinction in Australia », Nat. Commun., vol. 8, no 1, p. 1‑7, 2017. https://www.nature.com/articles/ncomms14142

[24] S. Rule, B. W. Brook, S. G. Haberle, C. S. Turney, A. P. Kershaw, et C. N. Johnson, « The aftermath of megafaunal extinction: ecosystem transformation in Pleistocene Australia », Science, vol. 335, no 6075, p. 1483‑1486, 2012. https://www.science.org/doi/10.1126/science.1214261

[25] H. Ritchie, F. Spooner, et M. Roser, « Forests and Deforestation », Our World Data. 2023. https://ourworldindata.org/forests-and-deforestation

[26] T. W. Crowther et al., « Mapping tree density at a global scale », Nature, vol. 525, no 7568, p. 201‑205, 2015. https://www.nature.com/articles/nature14967

Conclusion

Vous l’aurez compris à la lecture de cet article, mon appréciation du concept de Capitalocène est plus que mitigée. En réduisant trop le spectre de l’analyse, le Capitalocène décrit mal la complexité et la temporalité de l’altération de la surface terrestre par notre espèce. Une approche historique et globale montre en effet que même si le capitalisme se taille la part du lion dans le désastre écologique contemporain, il n’apparait pas comme la cause primordiale et unique de la catastrophe.

D’ailleurs, plutôt qu’une cause, il est peut-être bien davantage la conséquence d’une façon de penser qui prend racine dans un passé lointain et qui, en faisant de l’humain le centre de tout ayant pour devoir de contrôler une nature-ressource mise à sa disposition et de croître indéfiniment, ne peut que générer un système en guerre contre le "non-humain".

Ceci étant dit, l’Anthropocène, comme tout concept, est fondamentalement simplificateur et donc imparfait. Trop englobant, il peut effectivement laisser accroire que tous les humains portent une responsabilité égale dans l’altération de la surface terrestre, ce qui est dramatiquement faux. Cependant, contrairement à l’approche étriquée du Capitalocène, il est possible de partir de la généralité de l’Anthropocène pour ensuite approfondir la question et décortiquer le phénomène dans toute sa complexité. Une analyse plus détaillée dans laquelle le capitalisme aura alors bien entendu toute sa place.

Henri Cuny