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Des articles de fond sur l'Anthropocène

Une histoire de la forêt française – Partie 1

Henri Cuny - 21/11/2023

L’histoire sur le temps long de la forêt française comme témoin de l’influence millénaire des humains sur la surface terrestre

En France, la forêt couvre aujourd’hui environ un tiers de la surface du territoire métropolitain [1]. Loin de l’imaginaire d’immuabilité qui lui est accolé, cette forêt a été en mutation permanente au cours de l’histoire : régression, expansion, changement de la composition des communautés végétales (espèces d’arbres, plantes accompagnatrices…) ou de la densité du couvert...

Ces évolutions ont pu être pilotées par des forces "naturelles" ; par exemple, l’alternance des périodes glaciaires et interglaciaires conditionne la surface que la forêt peut occuper. Cependant, depuis la fin de la dernière période glaciaire, les évolutions ont aussi été largement marquées de la main de l’homme, qui a eu de tout temps un besoin vital de la forêt. Dans cet article, nous explorerons la dynamique de la forêt française sur le temps long pour montrer comment l’homme, depuis des millénaires, en est la principale force de transformation.

La forêt française est en expansion

Contrairement à ce que certains pourraient penser de prime abord, la forêt française est caractérisée depuis des décennies par une spectaculaire dynamique d’expansion. Entre 1850 et aujourd’hui, la surface que couvre la forêt en France a presque doublé [1] (Figure 1). En moins de 40 ans (depuis 1985), elle a augmenté de 20 % environ, tandis que le volume de bois sur pied a crû de 55 %.

Il n'y a jamais eu autant de forêt qu'aujourd'hui ?

Fondée sur l’impressionnante dynamique d’expansion forestière observée depuis quelques décennies, l’idée qu’il n’y a "jamais eu autant de forêt qu’aujourd’hui" est parfois avancée [2, 3]. Cette affirmation est-elle exacte ? Eh bien pas tout à fait voire même pas du tout. En fait, tout dépend de ce que l’on entend par "jamais". Il est vrai qu’il n’y pas eu autant de forêt qu’aujourd’hui en France depuis plusieurs siècles. Néanmoins, l’histoire de la forêt sur le temps long montre que, dans un passé lointain, la couverture forestière était bien plus étendue.

À la fin de la dernière période glaciaire, il y a approximativement 12 000 ans, débute une phase de reconquête forestière, les arbres pouvant coloniser les espaces libérés par le retrait des glaces (Figure 3). La forêt s’étend alors nettement au fil du temps et aurait atteint son apogée autour de -7 000 à -5 000 ans avant notre ère, avec une surface estimée à près de 500 000 km2, soit un peu moins de 90 % de la superficie du territoire métropolitain.

Un lien historique entre démographie humaine et surface de forêt

Dès -5 000 ans avant notre ère, la maîtrise des outils et le début de l’agriculture, accompagnés par une certaine croissance démographique, entraînent des défrichements massifs [4]. Ils seront poursuivis par les occupants romains et leurs descendants. Au Moyen Âge, les défrichements sont intenses pour développer encore davantage les surfaces agricoles. Ils sont encouragés par les ordres monastiques, l’Église voyant la forêt comme un monde démoniaque à civiliser.

La fin du Moyen Âge connaît une grave crise démographique liée notamment à des épidémies (peste noire de 1348) et à la guerre de Cent Ans. La régression de la forêt est alors stoppée et un début d’expansion est même observé (Figure 3). Mais la reprise de la croissance démographique — avec une population largement inférieure à la population actuelle — entraîne à nouveau une forte contraction des surfaces forestières.

Pour contrer ce déclin forestier séculaire, Louis XIV décide la "Grande réformation" des forêts du royaume et l’Ordonnance de Colbert est promulguée en 1669. En dépit de ces mesures politiques, le recul de la forêt va se poursuivre sous l’effet d’une population croissante conduisant à un accroissement de l’occupation culturale et pastorale.

En outre, l’augmentation de la population et l’activité préindustrielle, avec les verreries et les forges, impliquent des besoins supplémentaires de bois. La couverture forestière atteint ainsi un minimum peu après la Révolution française, avec probablement une surface inférieure à 90 000 km2, soit environ 15 % de la superficie du territoire [4].

Figure 1 : Évolution de la surface forestière en France (métropole) de 1840 à aujourd’hui. Source des données : IGN [1].

Graphique de l'évolution de la surface de forêt en France depuis 1840
Graphique de l'évolution de la surface de forêt en France depuis 1840

Cette dynamique d’expansion est généralisée : à rebours des discours sur "l’enrésinement des forêts françaises", elle concerne aussi bien les essences feuillues que résineuses et elle est observable partout en France, même si elle est particulièrement marquée dans le sud de la France (Figure 2).

Taux de boisement par département en France en 1908 (carte de gauche) et 2022 (carte de droite)
Taux de boisement par département en France en 1908 (carte de gauche) et 2022 (carte de droite)

Figure 2 : Évolution du taux de boisement (rapport entre la surface de forêt et la surface totale du territoire) par département en France entre 1908 et 2022. Source de la figure : IGN [1].

Graphique de l'évolution de la surface de forêt et de la population depuis 12000 ans en France
Graphique de l'évolution de la surface de forêt et de la population depuis 12000 ans en France

Figure 3 : Évolution du taux de boisement (rapport entre la surface forestière et la surface totale du territoire) et de la population en France depuis la fin de la dernière période glaciaire (-12 000 ans). Source des données : Pour le taux de boisement, données reconstruites à partir d’un article d’Yves Birot pour la période antérieure à 1840 [1] et du mémento de l’IGN pour la période 1840-2022 [2] ; Pour la population, données issues de Our World in Data [3].

Le mythe de la "Gaule chevelue"

Vous l’aurez compris à la lecture des paragraphes précédents : la surface forestière et la démographie humaine ont été intimement liées au cours de l’histoire du territoire français, où la déforestation a été massive déjà plusieurs millénaires avant notre ère.

Cette dynamique très ancienne de déforestation met largement à mal l’imaginaire d’une "Gaule chevelue" faite de gigantesques étendues forestières peuplées de Gaulois chasseurs de sanglier. En réalité, la campagne gauloise devait ressembler plutôt aux paysages bocagers de l’ouest de la France avant le remembrement agricole, avec des champs quadrangulaires d’une surface de 10-15 ares entourés de haies pour protéger les cultures du vent et des animaux [6]. Même les Ardennes, souvent fantasmées en territoire couvert de forêts majestueuses et impénétrables, étaient parsemées de trouées cultivées.

Les terres cultivées de la Gaule n’étaient cependant pas suffisantes pour fournir les ressources alimentaires à la population, et les forêts étaient largement mises à contribution pour le pâturage, la chasse, la cueillette de plantes et de fruits divers. Pour la récolte de bois aussi bien sûr, ce dernier constituant depuis des millénaires une matière première fondamentale pour la construction d’habitats et la fabrication d’outils, ainsi qu’une source d’énergie essentielle : pour le chauffage, l’éclairage, la cuisine, l’alimentation des fours des tuileries, des verreries, des poteries ou de la métallurgie importante pour la fabrication des armes [6].

En résumé, l’époque gauloise (de même que les temps antérieurs) peut être vue comme un "proto-Anthropocène" : loin d’égaler sa force transformative actuelle, l’activité humaine modifiait déjà considérablement les milieux naturels, le territoire métropolitain d’alors correspondant à un espace largement "artificialisé" par des siècles de déforestation et d’expansion des surfaces agricoles.

Références

[1] IGN, Mémento, édition 2023. https://inventaire-forestier.ign.fr/IMG/pdf/memento_2023.pdf

[2] P. Fricot, Erwan Le Méné, président d’EcoTree : « Planter des arbres ne suffit pas », Environnement Magazine, 2023. https://www.environnement-magazine.fr/biodiversite/article/2023/09/29/145955/erwan-mene-president-ecotree-planter-des-arbres-suffit-pas

[3] T. Eñaut Helou, « À l’heure du dérèglement climatique, les forestiers sont plus que jamais indispensables », Le Figaro, 2023. https://www.lefigaro.fr/vox/societe/a-l-heure-du-dereglement-climatique-les-forestiers-sont-plus-que-jamais-indispensables-20230809

[4] Y. Birot, Les forêts et les hommes : quelles co-évolutions ?, in La Forêt et le Bois en France en 100 questions, 2015. https://www.academie-foret-bois.fr/chapitres/chapitre-1/fiche-1-05/

[5] H. Ritchie et al., Population Growth, Our World in Data. https://ourworldindata.org/population-growth

[6] M. Chalvet, Une histoire de la forêt. Seuil, 2011.

Conclusion

L’Anthropocène est le temps durant lequel l’homme est la principale force de changement de la surface terrestre. Puisque la forêt couvre le tiers des terres émergées, il n’est en rien surprenant que l’homme soit devenu la principale force de changement de la forêt.

En revanche, le fait que la prépondérance de l’homme sur la forêt française remonte à plusieurs milliers d’années avant notre ère peut davantage surprendre. Cette influence immémoriale rejoint l’idée que définir un point de départ l’Anthropocène n’est pas chose aisée et que l’homme n’a pas attendu le capitalisme, la bombe atomique ou Internet pour modifier en profondeur et à large échelle son environnement.

La première partie de cet article montre qu’un fait marquant de l’histoire de la forêt française sur le temps long est le lien étroit entre la taille de la population humaine et la surface forestière : lorsque la population humaine s’accroit, la couverture forestière diminue. Dans la deuxième partie de cet article, nous explorerons la période plus récente de la forêt française, qui se singularise par la rupture de ce lien historique. Nous investiguerons les causes de cette rupture historique et aborderons les nouvelles menaces qui pèsent sur les forêts françaises pour montrer que l’homme n’a pas fini de modeler la forêt française, bien au contraire.

Henri Cuny