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Des articles de fond sur l'Anthropocène

Qu'est-ce que l'Anthropocène ? - Partie 2

Henri Cuny - 09/04/2023

L'Anthropocène comme notre espace et notre temps

Dans la première partie de cet article, j’ai traité de l’émergence de l’Anthropocène dans le milieu des sciences de la Terre à l’aube du 21e siècle et des questionnements scientifiques que ce concept a engendrés. Dans cette seconde partie, je propose de revenir sur l’acception plus généraliste de l’Anthropocène, qui a fini par échapper au domaine scientifique pour se répandre dans l’opinion publique, notamment à travers la médiatisation de deux conséquences globales et marquantes de l’activité humaine : le changement climatique et l’effondrement du vivant "non-humain".

La planète des humains

L’Anthropocène est un concept qui parle même en dehors du milieu scientifique, car il pose un cadre général qui éclaire notre vision du monde. Il est le trait d’union entre les grandes problématiques actuelles, que ce soit par exemple le changement climatique, l’extinction de la vie ou la déplétion des ressources naturelles, qui sont en effet toutes liées à l’activité humaine et à son expansion.

Pour certains, une minorité je crois, il permet de mettre un mot précis sur cette sensation que l’on peut éprouver, vaguement ou nettement selon le moment et les individus : celle que la civilisation humaine est partout, et que cette omniprésence est pesante et oppressante tant elle ne laisse aucune échappatoire.

Pour d’autres, probablement la majorité, il nous invite à voir ce qui est là sous nos yeux, mais que pourtant nous ne voyons pas : l’hégémonie des humains sur la surface de la Terre. "Il n’est pire aveugle qui celui qui ne veut pas voir", dit le proverbe. Nous qui naissons dans l’Anthropocène sommes pour la plupart tellement conditionnés à l’omniprésence de la civilisation humaine que nous n’en percevons même plus le caractère totalitaire.

Il suffit pourtant de regarder autour de soi pour constater l’emprise sidérante des humains sur cette planète. L’influence humaine peut directement et puissamment inonder nos sens, par exemple dans le tumulte des villes ; elle peut prendre des atours « naturels », comme dans ces espaces ultra-anthropisés que nous appelons "la campagne" ; elle peut enfin se faire plus sournoise, via la présence de divers composés chimiques émis par l’activité humaine, même dans des espaces que nous jugeons de prime abord "vierges" de toute influence anthropique, par exemple au sommet des plus hautes montagnes ou aux pôles.

Notre monde et notre époque

Le constat révélé par l’Anthropocène est donc clair : où que vous soyez, vous ne pouvez pas échapper à l’influence humaine, qui est partout et tout le temps.

Nous l’avons vu dans la première partie de cet article : la détection d’une strate sédimentaire distinctive à large échelle est une condition nécessaire pour officialiser l’Anthropocène comme nouvelle époque géologique. Mais avons-nous besoin de marqueurs stratigraphiques pour acter du fait que nous vivons dans un monde totalement "humanisé" ?

Ainsi sorti du contexte des sciences de la Terre et de sa dimension géologique, l’Anthropocène désigne simplement notre monde : un monde modelé par les humains. Qui que vous soyez, l’Anthropocène vous intéresse forcément, car c’est le temps et l’espace dans lesquels vous évoluez. L’Anthropocène, c’est le monde dans lequel l’homme est partout et tout le temps ; c’est l’époque durant laquelle la Terre est devenue la planète des humains.

Références

[1] H. Ritchie et al., « Population Growth », Our World in Data, 2023. https://ourworldindata.org/population-growth

[2] Y. M. Bar-On, R. Phillips, et R. Milo, « The biomass distribution on Earth », Proc. Natl. Acad. Sci., vol. 115, no 25, p. 6506‑6511, 2018. https://www.pnas.org/doi/full/10.1073/pnas.1711842115

[3] E. Elhacham, L. Ben-Uri, J. Grozovski, Y. M. Bar-On, et R. Milo, « Global human-made mass exceeds all living biomass », Nature, p. 1‑3, 2020. https://www.nature.com/articles/s41586-020-3010-5

[4] H. Ritchie, M. Roser, et P. Rosado, « Energy », Our World in Data, 2022. https://ourworldindata.org/energy

[5] J.-M. Jancovici, « À quand le pic de production mondial pour le pétrole ? », 2014. https://jancovici.com/transition-energetique/petrole/a-quand-le-pic-de-production-mondial-pour-le-petrole/

[6] H. Ritchie, M. Roser, et P. Rosado, « CO₂ and Greenhouse Gas Emissions », Our World in Data, 2020. https://ourworldindata.org/co2-and-greenhouse-gas-emissions

Photo de l'Europe de l'Ouest depuis l'ISS
Photo de l'Europe de l'Ouest depuis l'ISS

Le temps de la toute-puissance

Dans l’imaginaire commun, l’Anthropocène est aussi le temps de la toute-puissance : si l’homme a fini par "prendre possession" de la surface de la Terre — du moins s’en est-il persuadé —, c’est bien parce qu’il a acquis une puissance considérable. Une puissance aux effets comparables à ceux engendrés par les forces géologiques, vues depuis longtemps comme des manifestations surpuissantes d’ordre divin !

Cette toute-puissance est décelable à de multiples niveaux. Nous n’en évoquerons ici que quelques manifestations, visibles par exemple dans l’accroissement de la population humaine, le niveau de production (et donc de consommation) de chacun, ainsi que dans les flux de personnes, de marchandises et de données.

Concernant la taille de la population, la rupture amorcée il y a de cela quelques décennies est saisissante. En deux siècles, le nombre d’humains a été multiplié par 8 ! L’Anthropocène, c’est l’espace et le temps terrestre occupés par 8 milliards d’humains, alors que la population humaine a pendant des milliers d’années oscillé entre quelques millions et quelques centaines de millions d’individus [1].

C’est aussi le moment où chaque personne produit et consomme des biens matériels (nourriture, habillement, mobilier…) dans des quantités inconnues de l’humanité durant toute son histoire. L’homme, 0,01 % de la biomasse terrestre [2], produit aujourd’hui à lui tout seul des "choses" qui pèsent davantage que tout le reste du vivant réuni [3] !

L’Anthropocène est le monde dans lequel nous avons développé un réseau mondialisé de transports, basé sur des infrastructures massives et des technologies ingénieuses. Ce réseau a développé les flux, de marchandises comme de personnes, de manière extraordinaire. Une part significative d'entre nous a aujourd’hui la possibilité de se rendre à l’antipode de son lieu de résidence en moins de 24 h. Par contraste, à de très rares exceptions près, les humains ont historiquement été contraints de demeurer au sein d’un périmètre restreint durant l’intégralité de leur existence.

L’Anthropocène est enfin le monde dans lequel un humain peut à n’importe quel moment communiquer avec un autre humain situé à l’autre bout de la planète. Cette capacité inédite de communication découle de l’informatique, qui a considérablement multiplié nos capacités de traitement et d’échange de données.

D’une manière générale, la toute-puissance humaine est indissociable du développement scientifique et technologique. L’Anthropocène, c’est la résultante d’un monde dans lequel l’homme met une grande partie de son intelligence et de son énergie à la recherche et la fabrication de technologies à même de modifier significativement et durablement la vie et la surface de cette planète.

Ces technologies spectaculaires sont notamment celles du génie génétique, qui permettent de manipuler, de déchiffrer et de modifier le code du vivant. Elles sont aussi celles de l’informatique ou des transports modernes.

Elles sont aussi et surtout celles de la guerre, qui est une composante fondamentale de l’activité humaine et qui constitue donc un domaine dans lequel les moyens alloués à la recherche, à l’innovation et au développement sont colossaux. Les pesticides ou Internet sont deux technologies héritées de la recherche militaire qui ont considérablement accru l'impact des humains sur cette planète.

Une technologie militaire emblématique est bien évidemment la bombe nucléaire, qui pourrait d’ailleurs jouer un rôle essentiel dans la reconnaissance officielle de l’Anthropocène comme nouvelle époque géologique (voir la partie 1 de l’article, dans laquelle j’explique que les débris radioactifs sont peut-être le marqueur stratigraphique clé de l’Anthropocène). Cette technologie est particulièrement marquante, puisqu’elle procure aux humains le pouvoir d’anéantir la vie sur l’ensemble de la planète ! Un pouvoir qui, s’il était utilisé, serait une démonstration particulièrement convaincante de toute-puissance…

Figure 1 : Photo de l'Europe de l'Ouest prise depuis la station spatiale internationale. L'émission de lumières nocturnes donne une bonne idée de l'emprise humaine sur les terres émergées. Source de l'image : NASA.

Le temps de la vulnérabilité

Paradoxalement, le temps de l'impression de toute-puissance pourrait être aussi le temps du sentiment de vulnérabilité. Car, dans l’imaginaire commun, l’Anthropocène est aussi le temps des grandes menaces.

Tout d'abord, si les technologies confèrent effectivement un grand pouvoir de transformation, elles sont aussi potentiellement dévastatrices. La bombe nucléaire est évidemment un bon exemple de technologie faisant peser une terrible menace. Alors qu'elle a été naïvement et stupidement vendue comme une "arme de dissuasion" inutilisable, les évènements géopolitiques récents sont en train de faire dangereusement évoluer cette perception.

Ensuite, il est de plus en plus admis que la toute-puissance humaine repose largement, outre les technologies, sur l’exploitation massive de sources d’énergie "quasi idéales" : les combustibles fossiles, qui permettent justement d'animer les différentes technologies développées.

Le pétrole en particulier, en permettant la mise en mouvement de myriades de machines surpuissantes, a centuplé le pouvoir de transformation des humains et constitue un moteur primordial de la croissance de l’activité humaine et de sa puissance.

Une part significative de l'humanité ayant fait de la croissance de la production-consommation son but ultime, il lui faut toujours plus de combustibles fossiles. N'en déplaise au mythe de la transition énergétique, nous n’avons donc jamais consommé autant de combustibles fossiles qu’aujourd’hui ! Pétrole, gaz et charbon représentent encore 80 % du mix énergétique mondial [4], tandis que de nouvelles sources d’énergie (éolien, solaire…) viennent s’y ajouter afin de combler un appétit devenu insatiable.

Malgré leur extraordinaire praticité et efficacité, les ressources fossiles ont toutefois un premier gros défaut : elles mettent des millions d’années à se former, si bien qu’elles sont non renouvelables à l’échelle de la civilisation humaine. Leur consommation contribue donc à leur épuisement. Les besoins sont de plus en plus difficiles à être comblés et le pic du pétrole "conventionnel" aurait déjà été dépassé depuis plusieurs années [5]. En l’absence d’alternatives sérieuses (comme c’est le cas aujourd’hui), une réduction de l’approvisionnement conduira à une diminution à marche forcée de la toute-puissance humaine.

Les ressources fossiles ont un second gros défaut : leur combustion revient à relâcher sous forme de CO2 le carbone qu’elles retenaient prisonnier depuis des millions d’années dans les entrailles terrestre. Ainsi, depuis 1850, l’activité humaine a relargué des milliards de tonnes de CO2 [6]. Le CO2 étant un gaz à effet de serre, l’élévation brutale de sa concentration dans l’atmosphère s’est soldée par une élévation toute aussi brutale de la température [6]. Sans réduction des émissions, l’activité humaine pourrait d’ici la fin du siècle entrainer le climat au-delà des conditions expérimentées par l’humanité durant l’intégralité de son existence !

D’une manière générale, la croissance de l’activité humaine s’accompagne d’une exploitation toujours plus impitoyable de la nature, d’une occupation toujours plus importante de l’espace terrestre ainsi que de l’émission croissante de déchets. La toute-puissance humaine a en définitive une résultante peu glorieuse et qui constitue une menace existentielle : l’altération des conditions propices à la vie sur Terre.

Conclusion

Dans sa dimension "grand public", l’Anthropocène désigne donc simplement notre monde ; un monde dans lequel les humains sont partout, tout le temps et ont acquis un pouvoir extraordinaire de transformation de la surface de la Terre.

"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", disait le grand philosophe Benjamin Franklin Parker (l’oncle de… Spider Man). Les humains ont acquis un grand pouvoir, mais ont-ils pris la mesure des responsabilités que ce pouvoir impliquait ?

Il est permis d’en douter sérieusement. L’épuisement rapide des ressources naturelles, l’effondrement de la vie, le changement climatique et plus généralement l'altération du substrat du vivant sont quelques signaux forts du fait que le sentiment de toute-puissance, et plus encore l’impression de maîtrise des évènements, sont de bien dangereuses illusions. L’expression d’une toute-puissance dans le sens d’une altération des conditions propices à la vie (et donc à sa propre survie !) est-elle le signe d’une ambition responsable et maitrisée ?

L’Anthropocène, c’est donc surtout le temps où l’activité humaine bouleverse les précaires équilibres terrestres, sans la moindre conscience des conséquences potentiellement désastreuses et largement imprévisibles de ces bouleversements. Plus que le temps de la domination, l’Anthropocène pourrait donc bien être le temps d’un dérapage incontrôlé.

Henri Cuny

Figure 2 : Sciences et technologies sont fondamentalement liées à la force de transformation des humains (et donc à l'avènement de l'Anthropocène) et participent largement au développement d'un sentiment partagé de toute-puissance. Les technologies spatiales, de la génétique, du transport, du numérique ou du militaire imprègnent profondément l'imaginaire commun. Source des images : Pixabay.

Photo du vaisseau Soyouz dans l'espace
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Photo du lancement d'une navette spatiale au centre Kennedy
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Photo d'une maquette de brins d'ADN
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Photo d'un avion en vol avec bateaux en arrière-plan
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Photo d'un openspace avec ordinateurs
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Photo d'un essai nucléaire à l'atoll de Bikini
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