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Quand la bioéconomie perd la tête

Henri Cuny - 20/03/2026

De Georgescu-Roegen à la croissance verte, chronique d'une décadence de la pensée bioéconomique

Illustration de la bioéconomie moderne : des petites plantes et des gros profits
Illustration de la bioéconomie moderne : des petites plantes et des gros profits

La bioéconomie moderne est porteuse de belles promesses : faire du business en harmonie avec la nature, grâce à l'innovation et aux nouvelles technologies. Mais, y-aurait-il un loup dans le paysage ?

“Bioéconomie” ; en voilà un mot qui vend du rêve ! Présentée aujourd’hui comme “l’économie de la photosynthèse et plus largement du vivant [...] [basée] sur la production et la mobilisation de biomasse pour une valorisation optimale” , la bioéconomie serait “une des réponses attendues [pour faire face] aux défis environnementaux et sociétaux auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés”, comme “diminuer [notre] dépendance au carbone fossile tout en assurant l'alimentation et les besoins primaires de 9 milliards d'habitants à l'horizon 2050” [1, 2].

Alors, la bioéconomie tient-elle toutes ses promesses d’un avenir radieux pour tous ? Ou va-telle rejoindre le cimetière des billevesées “écologiques” déjà encombré des cadavres de la “croissance verte”, du “développement durable” et de la “transition écologique” ? À l’encontre des panégyriques institutionnels, cet article propose une vision critique de la bioéconomie. Spoiler : la réalité est moins rose que la publicité… Mais dans un monde dominé par les communicants, on s’en doutait un peu.

À l’origine, une révolution conceptuelle

L’histoire de la bioéconomie ne peut pas être abordée sans parler de l’un des penseurs les plus importants (à mon humble avis) du 20e siècle : Nicholas Georgescu-Roegen, un mathématicien économiste “hétérodoxe” (comprendre : trop lucide pour croire aux fadaises des sciences économiques classiques) d’origine roumaine, connu pour son ouvrage majeur The Entropy Law and the Economic Process paru en 1971 [3]. S’il n’a pas inventé le terme “bioéconomie” (le biologiste russe T.I. Baranoff aurait introduit ce néologisme dès 1925), Nicholas Georgescu-Roegen est incontestablement une figure clé de la bioéconomie et l’un de ses pères fondateurs.

En rupture avec la vision “orthodoxe” (encore en vigueur aujourd’hui), Nicholas Georgescu-Roegen considère l’économie comme étant pleinement intégrée à la biosphère, et par là totalement soumise aux lois de la nature. Il introduit dans sa théorie économique la loi de l’entropie (deuxième principe de la thermodynamique), selon laquelle toute transformation d’un système s’accompagne d’une augmentation irréversible de son entropie, c’est-à-dire d’une dégradation de son organisation. Appliquée à l’économie, cela signifie que toute activité économique consomme de l’énergie et des ressources, lesquelles se dégradent irréversiblement.

Par exemple, la combustion d’un morceau de charbon produit de la chaleur jusqu’à ce que la matière soit entièrement consumée. À l’issue du processus, l’énergie chimique concentrée dans le charbon a été transformée en énergie thermique, diffusée dans l’environnement. Cette énergie, désormais dispersée sous forme de mouvements désordonnés des molécules, est beaucoup moins disponible pour effectuer un travail utile. La transformation a donc entraîné une dégradation de l’énergie (passée d’une forme concentrée et exploitable à une forme diffuse et difficilement utilisable) et une augmentation irréversible de l’entropie du système.

S’appuyant sur ce postulat, Nicholas Georgescu-Roegen conclut que dans un monde fini, il est nécessaire de contraindre la taille de l’économie à un minimum afin de préserver les ressources et de limiter la hausse de l’entropie. Autrement dit, il préconise d’emprunter une voie radicalement opposée à celle prise depuis la révolution industrielle, fondée sur la croissance et entraînant une consommation toujours croissante de ressources. Dès les années 1970, Georgescu-Roegen souligne le caractère particulièrement périlleux d’une économie basée sur un usage immodéré de ressources, en l’occurrence fossiles. Pour sortir de ce système “thermo-industriel” intenable sur le long terme, il proposait une profonde transformation du processus économique afin d’instaurer une bioéconomie, c’est-à-dire une économie extrêmement parcimonieuse et fondée sur l’utilisation de ressources directement issues du soleil, comme l’énergie solaire ou la biomasse* (Figure 1).

Schéma de la bioéconomie selon Georgescu-Roegen, dans laquelle la sobriété est centrale
Schéma de la bioéconomie selon Georgescu-Roegen, dans laquelle la sobriété est centrale

Figure 1 : Schéma conceptuel de la bioéconomie selon Georgescu-Roegen. Partant du postulat que toute transformation de ressources implique des pertes irréversibles et une élévation de l’entropie, cette conception de la bioéconomie suppose l’utilisation de ressources directement issues du soleil (énergie solaire et produits de la photosynthèse) dans les processus économiques, dans un cadre de sobriété extrême visant à l’établissement d’une économie de suffisance.

En définitive, la bioéconomie selon Nicholas Georgescu-Roegen est une véritable révolution conceptuelle qui remet totalement en question les fondements de l’économie “orthodoxe”, par exemple des écoles classique et néoclassique. Une vision où l’économie est inscrite dans le vivant, soumise à des limites physiques… et condamnée à s’y plier, sauf à foncer droit dans le mur.

Bioéconomie et décroissance : destins liés

Si Georgescu-Roegen promouvait l’usage de ressources dites “renouvelables”, il était très clair sur un point : le remplacement des ressources fossiles ne garantit en rien un système plus durable. En parallèle du recours au soleil et aux produits de la photosynthèse, il est donc également indispensable de faire preuve de la plus extrême sobriété en matière de consommation de ressources. Et on ne parle pas ici de la sobriété à la Emmanuel Macron** ou autres fadas de l’innovation [4], mais bien d’un réel minimalisme pour bâtir une économie de la suffisance, c’est-à-dire une économie dans laquelle la production est délibérément limitée afin de ne produire que ce qui est suffisant, dans un esprit de simplicité volontaire***.

Vue sous cet angle, la bioéconomie (“économie de la sobriété”) semble donc clairement insoluble avec le modèle actuel fondé sur la croissance économique (“économie de l’ébriété”). D’ailleurs, Nicholas Georgescu-Roegen récuse aussi bien la croissance infinie que la “croissance nulle” (ou “économie stationnaire”), car même sans croissance, la dégradation des ressources continue. Le pilier de sa bioéconomie est la sobriété, un principe qu’on peut retrouver au cœur de mouvements comme la sobriété heureuse (Vers la sobriété heureuse - Pierre Rabhi), la simplicité volontaire [5] ou… la décroissance [6].

Si lui-même n’utilisait pas le terme de décroissance, il est patent que Nicholas Georgescu-Roegen a exercé une influence majeure sur les idées défendues par ce mouvement et il est d’ailleurs souvent cité comme un père spirituel par ses adeptes [7]. Sa bioéconomie n’est en effet pas juste une théorie, ni un business-as-usual avec des panneaux solaires sur le toit et des éoliennes dans le jardin : c’est une critique radicale du productivisme/consumérisme, une invitation à repenser nos besoins, nos rythmes, notre rapport au monde, en somme un art de vie et une philosophie intégrale qu’on retrouve chevillés au corps des partisans de la décroissance [8].

Bioéconomie mon amie, pourquoi m’as-tu trahi ?

La naissance de la bioéconomie de Nicholas Georgescu-Roegen dans les années 1960-1970 a finalement trouvé assez peu d’échos dans le “grand public” ou dans la sphère économique, tout le monde continuant gentiment à agir comme si l’économie était un monde humain déconnecté de la nature, nécessitant certes des ressources naturelles, mais jugées inépuisables et gratuites et donc considérées comme étant en dehors du champ des sciences économiques****.

L’altération globale de la biosphère atteignant une ampleur telle qu’elle ne pouvait plus être ignorée, elle a cependant fini par mettre en exergue le caractère pernicieux du système thermo-industriel, qui repose sur un usage immodéré de ressources naturelles et implique donc une élévation brutale de l’entropie*****. Au cours des années 2000, la bioéconomie est ainsi redevenue un concept important dans le débat public.

Mais elle a bien changé… Oubliées, l’entropie et la sobriété ! Désormais, le terme "bioéconomie" désigne exclusivement une économie fondée sur l’utilisation “optimale” des produits de la photosynthèse et du vivant, c’est-à-dire de la biomasse (matière des organismes vivants : animaux, végétaux, bactéries, champignons), en opposition (enfin, plutôt en complément, comme nous le verrons ci-dessous) avec l’économie développée depuis la révolution industrielle à partir de l’utilisation dispendieuse de la nécromasse (matière fossilisée des organismes morts : pétrole, gaz et charbon).

La bioéconomie a récemment fait l’objet de l’élaboration d’une stratégie de développement par la Commission européenne [9], qui a mis en place dès 2014 un observatoire dédié [10]. Cette stratégie décline cinq objectifs prioritaires, à savoir : 1) assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, 2) gérer la durabilité des ressources naturelles, 3) réduire la dépendance européenne vis à vis des ressources fossiles 4) atténuer et s’adapter au changement climatique, 5) renforcer la compétitivité de l’Europe et créer des emplois.

“Gérer les ressources naturelles”, “renforcer la compétitivité de l’Europe”, “créer des emplois”... ; pourquoi pas, mais nous sommes donc désormais bien loin de l’économie de la suffisance de Nicholas Georgescu-Roegen !

Dans le sillage de l’Europe, plusieurs pays ont travaillé à l’élaboration d’un cadre bioéconomique. L’Hexagone s’est ainsi doté d’une stratégie nationale pour l’émergence de la bioéconomie en 2017 [2], ainsi que d’un plan d’action en 2018 [11]. Ces documents cadres mettent en avant des notions de circuits courts, de circularité et d’optimisation de l’usage des ressources biosourcées.

Il faut citer la stratégie nationale française pour comprendre à quel point la conception de la bioéconomie a été pervertie : “Innovante et verte, [la bioéconomie] est une nouvelle manière de regarder l'économie en respectant l'environnement. [...] Elle se base sur la production et la mobilisation de biomasse pour une valorisation optimale. Elle permet d'utiliser au maximum une énergie abondante, renouvelable et gratuite : l'énergie solaire. [...] Elle représente des opportunités pour nos exploitations agricoles et forestières, elle permet d'augmenter la compétitivité de nos industries tout en apportant des solutions durables aux défis environnementaux et sociétaux auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés. La bioéconomie s'inscrit dans le cadre plus large de l'économie verte, c'est-à-dire une économie respectueuse de l'environnement et qui utilise de façon plus efficace les ressources naturelles.” [2].

Au moins les choses sont claires : tout le vocable bullshit de l’écologie politique est présent ! La bioéconomie est “innovante”, portée par les start-ups et branchée sur les nouvelles technologies ; elle va permettre de faire du business “vert” en utilisant de manière “optimale” et “efficace” des ressources abondantes et gratuites (tiens tiens, voilà le postulat au cœur de l’économie orthodoxe qui revient par le petit trou de la serrure), il n’y a qu’à se baisser pour les ramasser.

Finalement, la bioéconomie a été complètement digérée par “le système”, qui en a recrachée une bouillie progressiste expurgée de son pilier central : la sobriété extrême de l’usage des ressources ; il faut dire qu’en ces temps d’ébriété, l’application d’un tel principe de parcimonie impliquerait une réduction massive des flux matériaux et énergétiques, autrement dit, la terrible décroissance économique qui fait si peur aux progressistes. D’où l’omission de cette partie gênante, mais ô combien importante, de la bioéconomie de Nicholas Georgescu-Roegen…

La bioéconomie “originelle” n’a cependant pas complètement disparu non plus, et une étude récente identifie ainsi la coexistence de trois grands récits de la bioéconomie [12] :

  • La “bioéconomie écologique”, plutôt dans la lignée de la vision de Nicholas Georgescu-Roegen ;

  • La “bioéconomie des biotechnologies”, largement basée sur l’innovation et le développement des nouvelles technologies pour “maîtriser le vivant” et en libérer tout le potentiel ; une sorte de nouvelle révolution industrielle qui générerait des nouveaux modes de production et de consommation ;

  • La “bioéconomie des bioraffineries”, qui vise au remplacement des ressources fossiles par la biomasse dans le processus économique.

En réalité, les grandes politiques mentionnées ci-dessus mixent allègrement la “bioéconomie des biotechnologies” et la “bioéconomie des raffineries” : les nouvelles technologies résultant de l’innovation vont apporter des potentialités extraordinaires pour une utilisation optimisée et efficace de la biomasse, qui va alors pouvoir remplacer les fossiles dans le processus économique (Figure 2).

Schéma de la bioéconomie moderne, dans laquelle l'innovation est centrale et la sobriété oubliée
Schéma de la bioéconomie moderne, dans laquelle l'innovation est centrale et la sobriété oubliée

Figure 2 : Schéma conceptuel de la bioéconomie après ingestion par le progressisme. Cette conception de la bioéconomie suppose de recourir de manière “optimisée” à la biomasse (vue comme abondante, renouvelable et gratuite) dans les processus économiques, ceci en mobilisant les nouvelles technologies issues de l’innovation. Ces filières “innovantes” visent à accroître la valeur ajoutée et la compétitivité afin de soutenir l’objectif ultime de la croissance économique.

Ces deux récits de la bioéconomie sont en effet parfaitement compatibles, puisqu’ils sont liés par un puissant dénominateur commun : la croissance économique. Voilà donc la bioéconomie désormais ouvertement rattachée à la “croissance verte” [13], dans une approche technocentrée, axée sur l’innovation et les nouvelles technologies, en totale contradiction avec la conception initiale de Nicholas Georgescu-Roegen (Tableau 1) !

Tableau comparatif de la bioéconomie originelle et de la bioéconomie moderne
Tableau comparatif de la bioéconomie originelle et de la bioéconomie moderne

Tableau 1 : Comparaison des grandes caractéristiques de la bioéconomie originelle et de la bioéconomie moderne ; la bioéconomie moderne n'a plus grand chose à voir avec la bioéconomie de Nicholas Georgescu-Roegen !

Cette accommodation de la bioéconomie à la sauce du progressisme révèle, outre l’incroyable capacité des progressistes à récupérer toute idée potentiellement subversive pour la tourner à leur avantage, deux choses : 1) notre obsession pour l’innovation, la technologie et la croissance et 2) découlant directement du premier point, notre incapacité à dépasser ce modèle et à imaginer d’autres possibles.

Mais venons-en à la question qui résulte de ce revirement idéologique : une bioéconomie amputée de son axiome central pour être incluse dans un contexte de croissance économique a-t-elle encore le moindre sens, ou ne devient-elle alors qu’une coquille vide à visée communicationnelle ?

Bioéconomie et croissance, c’est possible finalement ?

Avant de discuter si oui ou non la bioéconomie peut s’inscrire dans un contexte de croissance économique, il convient d'apporter une vérité élémentaire mais souvent occultée dans les discours autour de la bioéconomie : dans les faits, la bioéconomie n’a rien d’une nouveauté et, pendant 99,99 % de leur histoire, les humains ont évolué dans un cadre bioéconomique !

De tout temps, la biomasse a effectivement été une source essentielle de matériaux et d’énergie pour l’activité humaine. Le bois, par exemple, a été utilisé dès le paléolithique pour la construction de refuges, d’accessoires, d’outils et d’armes, puis comme source d’énergie avec la domestication du feu. La disponibilité en bois aurait ainsi été étroitement liée au succès ou au déclin des civilisations [14]. En France, avant la révolution industrielle, le bois était la source d’énergie privilégiée pour le chauffage domestique ainsi que pour la “proto-industrie” (verre, forge, …), tandis que le transport dépendait largement de sources renouvelables d’énergie comme le vent (bateaux) ou les animaux (chevaux, ânes, …).

Qu’est-ce qui a changé cela ? Les combustibles fossiles évidemment. À partir du 19e siècle, l’exploitation industrielle du charbon puis du gaz et du pétrole modifie en profondeur l’économie. De nombreux processus alimentés par la biomasse reposent désormais sur la nécromasse : le charbon, le gaz et le pétrole prennent une place de plus en plus prépondérante dans le chauffage domestique, l’industrie, les transports…

Cette vision peut nourrir le récit de la transition : à la révolution industrielle, les ressources fossiles ont remplacé la biomasse (l’économie thermo-industriel a remplacé la bioéconomie) ; il suffit donc maintenant de faire l’inverse, en remplaçant les ressources fossiles par la biomasse pour revenir à un cadre bioéconomique. Cette vision est dramatiquement fausse pour au moins deux raisons :

  • Premièrement, d’une manière globale, les combustibles fossiles n’ont aucunement remplacer la biomasse, mais s’y sont ajoutés. Par exemple, le charbon a remplacé le bois dans un certain nombre de processus (métallurgie, chauffage domestique…), mais dans le même temps les mines et les “chemins de fer” (qui sont aussi des “chemins de bois” !) nécessitent d’énormes quantités de bois [15] ; l’usage du bois n’a donc pas disparu avec l’arrivée du charbon : il a simplement changé. Dans les faits, nous n’avons jamais autant consommé de biomasse qu’aujourd’hui ! C’est là un premier point important : dans un contexte de croissance économique, il n’y a pas de substitution des ressources, mais accumulation.

  • Deuxièmement, les discours actuels autour de la bioéconomie tendent à oublier un détail qui n’en est pas un et qui lié à la logique d’accumulation : l’extraordinaire praticité et intensité des combustibles fossiles a agrandi la taille de l’économie à une vitesse et avec une amplitude à peine croyables, en particulier après la Seconde Guerre mondiale (la grande accélération). Par exemple, la consommation d’énergie a été multipliée par 25 environ entre 1850 et 2024, et par 30 depuis 1800 (Figure 3) [16] !

Schéma du récit naïf de la transition écologique face à la réalité de l’accumulation énergétique
Schéma du récit naïf de la transition écologique face à la réalité de l’accumulation énergétique

Figure 3 : Schéma du récit naïf de la transition face à la réalité de l’accumulation. Le récit de la transition laisse entendre que les ressources fossiles ont remplacé la biomasse dans les processus économiques, et qu’il suffit désormais de faire le chemin inverse pour développer une bioéconomie. La réalité montre que les ressources fossiles se sont plutôt ajoutées à la biomasse ; du fait de leur extraordinaire praticité, elles ont en outre permis d’accroître de manière considérable la taille de l’économie, ce qui est allé de pair avec une très forte hausse de la consommation énergétique, multipliée par 25 environ entre 1850 et 2024. Remplacer les ressources fossiles par la biomasse sans décroissance extraordinairement forte de la taille de l’économie s’annonce donc particulièrement ardu.

Ces deux points (accumulation des ressources et augmentation de la taille de l’économie) font que l’instauration d’une bioéconomie dans un contexte de croissance économique (et même d’économie stationnaire) est rigoureusement IMPOSSIBLE. Rappelons qu’en France, la bioéconomie pré-industrielle reposant sur le bois et une agriculture “non fossilisée” a entraîné une vaste contraction des surfaces forestières, alors même que les besoins en ressource et en énergie étaient infiniment moindres qu’aujourd’hui (alors que la population actuelle atteint 70 millions d’habitants, la population n’était alors que de 10 millions d’habitants vivant infiniment plus chichement).

Aujourd’hui, le terme “bioéconomie” ne désigne en réalité que des segments marginaux de l’économie globale. Ces filières, loin de constituer une alternative autonome, coexistent avec — ou sont profondément imbriquées dans — les chaînes de production du système thermo-industriel. Par exemple, la “filière forêt-bois”, souvent présentée comme une importante filière bioéconomique puisqu’elle repose effectivement sur un produit direct de la photosynthèse, dépend entièrement de l’infrastructure thermo-industrielle : des machines pour l’abattage, alimentées par des énergies fossiles, au transport et à la transformation du bois, chaque étape repose sur les ressources et les logiques du système thermo-industriel.

Les produits biosourcés, présentés comme des “solutions durables”, sont généralement intégrés dans des chaînes de valeur existantes, sans en modifier fondamentalement les logiques ni les infrastructures. En d’autres termes, ils viennent s’ajouter aux flux de production dominés par les ressources fossiles, plutôt que de les remplacer.

Prenons l’exemple des biocarburants. La production de ces derniers augmente rapidement [17] ; cependant, comme la demande globale reste très élevée voire s’accroît, la consommation de carburants fossiles ne diminue pas. En 2015 dans le monde, la consommation de biocarburants représentait 144 Mtep, soit 7 % de la consommation globale de carburants, dominée par le gazole (847 Mtep, 42 %) et l’essence (1035 Mtep, 51 %) [18]. En 2023, la consommation de biocarburants s’est élevée à 202 Mtep, soit 9 % de la consommation globale de carburants, qui reste cependant largement dominée par le gazole (906 Mtep, 41 %) et l’essence (1104 Mtep, 50 %), dont la consommation a même augmenté [19]. Les biocarburants ne se substituent pas aux carburants fossiles ; ils les complètent, répondant à une logique d’addition plutôt que de substitution.

Cette dynamique révèle une contradiction centrale de la bioéconomie contemporaine : sous couvert de transition écologique, elle perpétue les structures extractivistes du système thermo-industriel, en les verdissant à la marge sans en remettre en cause les fondements.

En définitive, le constat est sans appel : alors qu’elle était au départ un concept intellectuel révolutionnaire, la bioéconomie a été digérée et vidée de sa substance par les progressistes, pour devenir une sorte d’aberration conceptuelle bien plus proche du greenwashing le plus abject que d’une solution face aux enjeux contemporains.

Notes

*La biomasse (on parle aussi de “produits de la photosynthèse” ou de “produits biosourcés”) désigne la matière organique des êtres vivants, par opposition à la nécromasse des ressources fossiles, issues de la décomposition d’organismes morts depuis des millions d’années.

**Sobriété qui est en fait l’efficacité, ou plutôt l’efficience, souvent résumée par la célèbre maxime des ingénieurs, “faire plus avec moins”.

***À ne pas confondre avec une économie de subsistance, dans laquelle la production est contrainte et ne permet de contenter que le minimum vital, un modèle souvent attribué avec condescendance aux populations préindustrielles qui n’auraient fait que subsister, ce qui est une généralité très caricaturale et tout simplement fausse dans la plupart des cas (voir, par exemple, Graeber et Wengrow, Au commencement était… - Une nouvelle histoire de l’humanité, Les Liens qui Libèrent, 2021).

****Un postulat central de l’économie “orthodoxe”, formulé par l’économiste classique français Jean-Baptiste Say il y a deux siècles : “Les richesses naturelles sont inépuisables, car, sans cela, nous ne les obtiendrions pas gratuitement. Ne pouvant être ni multipliées ni épuisées, elles ne sont pas l’objet des sciences économiques”.

*****Un temps de compréhension qui laisse penser que les économistes “orthodoxes” ne brillent pas par leur sagacité et leur vivacité d’esprit.

Références

[1] Ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, « Qu’est-ce que la bioéconomie ? », agriculture.gouv.fr. 2019. https://agriculture.gouv.fr/quest-ce-que-la-bioeconomie

[2] Ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, « La bioéconomie, nouvelle vision du vivant », agriculture.gouv.fr. 2019. https://agriculture.gouv.fr/la-bioeconomie-nouvelle-vision-du-vivant

[3] N. Georgescu-Roegen, « The Entropy Law and the Economic Process », 1971.

[4] HuffPost, « Avant la présentation du plan, Macron donne sa définition de la sobriété », Le HuffPost. 2022. https://www.huffingtonpost.fr/france/video/macron-donne-sa-definition-de-la-sobriete-energetique_208639.html

[5] S. Mongeau, La simplicité volontaire. Écosociété, 2023. https://ecosociete.org/livres/la-simplicite-volontaire

[6] S. Latouche, Petit traité de la décroissance sereine. Mille et une nuits, 2007.

[7] N. Georgescu-Roegen, La Décroissance : Entropie, écologie, économie. Sang de la Terre, 1979.

[8] La Décroissance, « La décroissance est un art de vivre. La décroissance n°219 ». 2025. http://www.ladecroissance.net/?chemin=journal&numero=219

[9] European Commission, « A sustainable bioeconomy for Europe - strengthening the connection between economy, society and the environment : updated bioeconomy strategy | Knowledge for policy ». 2018. https://knowledge4policy.ec.europa.eu/publication/sustainable-bioeconomy-europe-strengthening-connection-between-economy-society_en

[10] European Commission, « EU Bioeconomy Monitoring System | Knowledge for policy ». https://knowledge4policy.ec.europa.eu/bioeconomy/monitoring_en

[11] Ministère de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, « Une stratégie bioéconomie pour la France - Plan d’action 2018-2020 », agriculture.gouv.fr. 2018. https://agriculture.gouv.fr/une-strategie-bioeconomie-pour-la-france-plan-daction-2018-2020

[12] N. Béfort, P. Grouiez, R. Debref, et F.-D. Vivien, « Les récits de la bioéconomie comme grille de lecture des tensions sur les transformations écologiques du capitalisme », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, no 35, 2023, doi: 10.4000/regulation.23106. https://journals.openedition.org/regulation/23106

[13] European Commission, « Innovating for Sustainable Growth: A Bioeconomy for Europe | European Committee of the Regions ». 2012. https://cor.europa.eu/en/our-work/opinions/cdr-1112-2012

[14] J. Perlin, A forest journey: The role of wood in the development of civilization. Harvard University Press, Cambridge, MA, 1991.

[15] Jean-Baptiste Fressoz, Trajectoire de nos sociétés. Académie des sciences. 2024. https://www.youtube.com/watch?v=PDftwPhO-zU

[16] H. Ritchie et P. Rosado, « Energy Mix », Our World in Data, 2020. https://ourworldindata.org/energy-mix

[17] Mordor Intelligence, « Analyse de la taille et de la part du marché du bioéthanol - Tendances de croissance et prévisions (2024-2029) », Mordor Intelligence. 2023. https://www.mordorintelligence.com/fr/industry-reports/bio-ethanol-market

[18] IFPEN, « Tableau de bord biocarburants 2017 », www.ifpenergiesnouvelles.fr. 2017 https://www.ifpenergiesnouvelles.fr/article/tableau-bord-biocarburants-2017

[19] IFPEN, « Tableau de bord biocarburants 2024 », www.ifpenergiesnouvelles.fr. 2023. https://www.ifpenergiesnouvelles.fr/article/tableau-bord-biocarburants-2024

Conclusion

Née dans les années 1960-1970 sous l’impulsion de Nicholas Georgescu-Roegen, la bioéconomie originelle portait une ambition radicale : rompre avec le paradigme économique dominant. Elle ne se limitait pas à substituer les ressources fossiles par l’énergie solaire ou les produits de la photosynthèse : elle appelait à une transformation profonde des modes de production et de consommation, des styles de vie et des fondements philosophiques de nos sociétés. En somme, une révolution systémique associée à une sobriété extrême dans l’usage des ressources.

Mais au tournant des années 2000, la bioéconomie a ressurgi sous une forme largement édulcorée. Présentée désormais comme un “levier d’optimisation des bioressources” par la technologie, elle s’inscrit dans une logique de compétitivité et de croissance économique, en totale contradiction avec ses principes fondateurs.

Privée de son cœur vital — frugalité radicale et décroissance assumée —, la bioéconomie contemporaine ressemble à un match de football sans ballon : elle a perdu tout sens. Ce que l’on appelle aujourd’hui “bioéconomie” n’est qu’un ensemble de segments économiques certes fondés sur la biomasse, mais solidement arrimés au système thermo-industriel qu’ils renforcent bien plus qu’ils ne remettent en cause.

Une conception autrefois cohérente et révolutionnaire s’est ainsi muée en simulacre incohérent et inoffensif, bon à rejoindre le musée des farces grotesques de l’écologie de la croissance et de l’innovation, où elle pourra trôner fièrement aux côtés de la croissance verte, du développement durable et de la transition écologique.

Il ne s’agit pas ici de rejeter l’usage de la biomasse dans l’économie. Mais, par respect pour l’héritage intellectuel du fondateur de la bioéconomie, refusons d’employer ce terme lorsque ce recours à la biomasse sert avant tout les intérêts du business et de la croissance économique. Sans décroissance et sobriété extrême, la bioéconomie ne peut être qu’une farce grotesque, ou ne peut tout simplement pas être…

Henri Cuny